Sam Szafran au musée de l'Orangerie

Il me semble que chacun y trouvera une interprétation propre, bien évidemment : encore une liberté de penser que nous laisse encore aujourd’hui la lecture d’une œuvre d’art.
Laissez-moi vous faire partager ce que j’ai pu ressentir de cette exposition, et bien entendu, je vous donnerai également mon avis quant à l’exposition elle-même.
Me concernant, je connaissais jusqu’alors Sam Szafran au travers du marché de l’art.
Je n’avais pas vu la rétrospective de l’artiste en 2007, et de ce fait, je n’avais jamais vu autant d’œuvres à la fois de l’artiste.
Ma première impression a été immédiatement un énorme malaise.
Et je compris vite pourquoi : toutes ces œuvres exposaient la recherche intime de l’artiste.
En abordant les différentes salles, je commençais à m’accoutumer à cette sensation de malaise, pour me plonger véritablement dans les œuvres.
Et finalement, en quittant cette exposition, le travail de Sam Szafran m’a fait penser à la symbolique du labyrinthe.
Pourquoi ?
Le labyrinthe est un motif géométrique qui représente un cheminement complexe comportant de nombreuses impasses et de fausses routes. Le but de celui qui l’emprunte est de rejoindre la sortie ou d’atteindre le centre, sorte de lieu sacré.
Et bien nous y sommes : Toute l’œuvre de Sam Szafran est à l’image du labyrinthe.
Resituons quelque peu l’artiste et traçons rapidement son parcours.
Szafran est né à Varsovie en 1921 et s'est installé en France en 1947.
Une enfance difficile, secouée par les catastrophes de la Seconde Guerre mondiale, dans une famille d'origine judéo-polonaise, pousse le peintre de feuilles à préférer la solitude, se concentrant sur sa propre existence afin de pouvoir transférer à sa peinture et à ses pastels ses thèmes de prédilection.
Issu d’une famille d’origine juive-polonaise, l’artiste initialement né Samuel Berger décide de rendre hommage à sa grand-mère en prenant le nom de Szafran.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, Szafran était membre de la Résistance française. Il a été arrêté en 1943 et envoyé à Auschwitz, où il a été interné dans le camp de concentration jusqu'à sa libération en 1945.
A la fin des années 50, Szafran traite d’abord « Des ateliers », où l’artiste décrit son univers intime. Ce sont au début des refuges de fortune, parfois partagés à plusieurs.
Revenu en 1951 d’Australie, où il était réfugié avec les survivants de sa famille juive après les rafles de l’Occupation, Szafran a connu une grande précarité qui le laisse sur le fil du rasoir de la vie, entre angoisse et délinquance. La série des équilibristes semble être la métaphore parfaite de sa situation instable.
Puis vient le thème des escaliers, montrés d’une manière introspective.
Enfin, le thème des feuilles souvent étouffantes et menaçantes, les philodendrons envahissant tout l’espace étouffant même sa femme Lilette.
Après la guerre, Szafran a repris sa carrière de peintre et a connu un succès international.
Il disparaît à l’âge de 98 ans en 2019.
Trois ans après la mort de l'artiste français, le musée de l’Orangerie réunit donc ici un ensemble d’œuvres telles que l’atelier de l’artiste, l’atelier de son imprimeur, les escaliers et feuillages envahissant tout l’espace, des sujets somme toute existentiels qui ont toujours trouvé leur place dans la carrière de l'artiste.
Le parcours comprend plus de soixante œuvres, avec des pastels, des aquarelles et des fusains, offrant un large aperçu de son travail, dont le dénominateur commun est la recherche constante de soi même au travers du labyrinthe de ses ateliers, escaliers ou feuillages…
Selon les cas, le labyrinthe est un jeu, une épreuve ou une allégorie. Spatial ou mental, il possède un symbolisme riche et profond, qui évoque la quête, le secret ou la connaissance de soi.
Il me semble qu’au travers de ces œuvres, Szafran a cherché essentiellement à se connaître lui-même
« Connais toi-même, et tu connaîtras l’univers et ses dieux. »
Il me semble que pour être capable d’appréhender le monde, il a senti la nécessité de partir au plus profond de lui-même.
Le labyrinthe représente d’abord une difficulté : c’est une épreuve des plus angoissantes puisque la progression se fait à l’aveugle. Le danger se trouve à chaque recoin. Le parcours est parsemé d’embuches. Ainsi, le labyrinthe est synonyme d’adversité, de terreur, d’erreur, d’égarement et de mort.
Ses escaliers en sont le parfait exemple : progression, issue, impasse ? En tout cas, le questionnement est incessant.
Seules l’intelligence et la ruse pourront permettre de sortir du labyrinthe : il faudra interpréter des indices, résoudre des énigmes et mettre en place des stratégies, à l’instar du fil d’Ariane ou des cailloux du Petit Poucet pour trouver une issue à ces escaliers, méandres de l’esprit.
Le labyrinthe évoque un espace inconnu, ténébreux, une image du mental ou du subconscient. Le labyrinthe évoque l’inconnu, le mystère de la vie, le secret de l’existence. Percer le secret nécessite de se dépasser, de se mettre en danger
C’est cela probablement qui m’a mise mal à l’aise : cette succession d’œuvres pour lesquelles l’artiste a dû travailler à résoudre sa propre énigme.
Je me suis sentie même un peu comme voyeur, entrant dans l’intimité de l’artiste.
Visiter notre labyrinthe intérieur, c’est affronter la part sombre de nous-mêmes. C’est rechercher l’origine de nos peurs et de nos passions, c’est affronter notre propre image.
C’est bien cela, Sam Szafran exprime les tourments de son monde intérieur à grand coup de pastels et d’aquarelle. 
J’ouvre d’ailleurs une parenthèse sur le medium utilisé qui n’est pas anodin : le pastel.
Szafran était un grand admirateur de Degas, le grand maître du pastel au XIXème siècle, et il cherche à réactualiser cette technique qui a une particularité certaine : elle rassemble la couleur, apporte une lumière tout à fait particulière et reste dans l’instant. Il utilisera d’ailleurs l’aquarelle dont le dénominateur commun est l’instant comme fixant le sentiment exprimé, ici et maintenant.
Notons d’ailleurs pour resituer Szafran sur la frise des mouvements artistiques, qu’il s’attache au figuratif en plein boum de l’abstraction, ce qui lui conférera une place singulière dans l’art de la seconde moitié du XXème siècle.
L’essentiel est d’exprimer ce qu’il est : les œuvres se font au fil du temps plus monumentales, avec l’exploration d’un autre support : la soie qu’il allie avec l’aquarelle, pour aboutir à plus de douceur. Peut-être un signe d’apaisement dans la vie de l’artiste.
La traversée du labyrinthe de Sam Szafran  évoque sa quête personnelle et spirituelle, son chemin de vie.
Mais au-delà de lui-même, les œuvres de Sam Szafran nous invitent à regarder autrement.
« Ce qui m’importait c’était moins de réussir une œuvre que de donner la possibilité aux gens de regarder un peu mieux. Le rôle de l’artiste c’était de donner un autre regard, un regard qui permette de voir autrement. »
Il est aujourd’hui considéré comme l'un des peintres les plus importants de sa génération et on comprend pourquoi.
L'exposition offre donc un aperçu complet de l'œuvre de Sam Szafran, de ses premières peintures à ses dernières œuvres.
Vous pourrez y voir comment le style de Szafran a évolué au cours de sa carrière et comment il a abordé différents sujets.
Vous aurez compris que cette déambulation de cette exposition s’avèrera très personnelle.
Faites-en l’expérience : comme je le dis toujours, allez au musée ! Je vous encourage à aller voir cette exposition à plusieurs et de confronter vos impressions après.
Profitez du Jardin des Tuileries, un endroit magique et intemporel propice à de belles promenades.

Elodie Couturier, Expertisez.com

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